Contre l’organisation scientifique du monde (entretien avec « La Décroissance »)

Documents.

par Pièces et main d’œuvre

Voici un entretien paru dans le dossier d’été de La Décroissance, fort à propos consacré à « nature et liberté » : entretien avec La Décroissance été 2020

On ne peut produire des biens et des services – artificiels – qu’en détruisant des matières premières – naturelles. C’est à quoi les producteurs se sont employés depuis la domestication du feu jusqu’à l’usage des « machines à feu », lors de la « révolution industrielle », au début du XIXe siècle et d’un fantastique essor des forces productives qui s’emballent toujours plus. La science (R & D, innovation), motorisant cet emballement.
On ne peut produire davantage, plus et plus vite, qu’en rationalisant la production ; de l’extraction des matières premières à la distribution des biens et services finis.
On ne peut rationaliser la production qu’en éliminant les temps morts, les erreurs, les gaspillages, c’est-à-dire qu’en réprimant et supprimant toujours plus le facteur humain.
C’est à quoi les ingénieurs des méthodes se sont employés depuis le début du XXe siècle, transformant les hommes en machines avant de les remplacer par des machines suivant ce qu’ils nommaient « l’organisation scientifique du travail ».

Le fantastique essor des forces destructives laissant toujours moins de matières premières naturelles à transformer en biens et services artificiels, pour une population toujours plus nombreuse et avide, la technocratie instaure en ce début de XXIe siècle, l’organisation scientifique du monde. Rationnement / rationalisation.
En clair, l’incarcération de l’homme machine dans un monde machine, une smart planet (IBM), une « Machinerie générale » (Marx), dont tous les circuits et composants, vivants ou inertes, humains ou objets, seront interconnectés et pilotés par les machinistes, grâce aux myriades de mégadonnées transmises par les réseaux 5G et traitées par les algorithmes des supercalculateurs (IA).

Pour commander La Décroissance, écrire :
52 rue Crillon. BP. 36003 – 69411 Lyon cedex 06
Contact : ladecroissance.net ou 04 72 00 09 82

5G : l’entretien que vous auriez pu lire dans « Le Monde »

Nécrotechnologies

par Pièces et main d’œuvre.

Nos lecteurs savent que nous ne faisons pas partie de la Société des Amis du Monde, l’organe central de la technocratie.
Nous ne quémandons jamais la faveur d’une tribune dans ses pages « Débats », mais nous avons accepté pour la troisième fois en vingt ans, de répondre aux questions d’un de ses journalistes. Les deux premières fois, il s’agissait des nanotechnologies et de la tyrannie technologique ; cette fois de la 5G et du monde-machine.

L’article du Monde (Protection de la santé, lutte contre le consumérisme… Pourquoi une partie de la gauche s’oppose à la 5G, 18/08/20) vise essentiellement à valoriser les parasites et récupérateurs du type Piolle et Ruffin. Il n’était pas question que notre entretien paraisse in extenso. Raison de plus pour le publier nous-mêmes en ligne : 5G-Entretien avec Le Monde août 2020.

 

Coronavirus : « les géants du numérique n’ont qu’à se féliciter de la pandémie »

Le magazine Marianne nous a interrogés à propos du coronavirus, sur la question de la traque numérique des patients et des populations, sur l’origine industrielle et peut-être même artificielle de l’épidémie, et enfin sur la façon dont l’Etat transforme cette crise économique en occasion de liquider la vieilles économie pour faire place au tout-numérique.

Coronavirus : « Les géants du numérique n’ont qu’à se féliciter de la pandémie »

Entretien avec le Comptoir

Nous avons publié à l’automne 2017 un {Manifeste des Chimpanzés du futur, contre le transhumanisme} (Editions Service compris), suivi de multiples réunions-débats à travers la France, et d’échanges comme celui-ci avec le site du Comptoir.

Le transhumanisme n’est pas une idéologie parmi d’autres, mais l’idéologie dominante de la mécanocratie, la classe dirigeante qui détient les {mékhané}, les moyens/machines – c’est le même mot en grec – de la puissance. Avoir, savoir, pouvoir.

Le transhumanisme a une histoire. Il ne s’est pas toujours nommé ainsi et il changera encore de nom, dès que celui-ci sera devenu infâme, comme il s’est déjà débarrassé du nom d’« eugénisme », trop compromis par les nazis.
Le transhumanisme a une réalité. L’activité concrète des laboratoires scientifiques, notamment dans les « technologies convergentes » (Nano-Bio-Info-Cogno), lui donne les moyens de ses ambitions.
Le transhumanisme a pour objectif d’accroître et d’accaparer les moyens de la puissance. Tous les moyens. Les moyens de tout. De la toute-puissance. Le projet affiché des détenteurs de ces moyens est d’aboutir, grâce à l’automachination, à l’avènement d’une espèce supérieure de cyborgs génétiquement modifiés et de ravaler le reste de l’humanité au rang de « chimpanzés du futur ».
Ce projet est réaliste. Le transhumanisme est à la fois l’idéologie de la technocratie et le stade actuel du capitalisme, de la croissance, de l’industrialisme et de l’artificialisation.
Si voulez en savoir plus, lisez cet entretien.
Si vous voulez en savoir beaucoup plus, lisez le {Manifeste des Chimpanzés du futur}.

Pour lire l’entretien : Entretien avec Le Comptoir 2018

Lire aussi :
Ecrasons l’infâme : le culte de la Mère Machine et la matrice religieuse du transhumanisme

Entretien sur le transhumanisme avec le journal « Inf’OGM »

Le journal Inf’OGM publie dans son numéro 144 (mars/avril 2017) un entretien où nous avons tâché de répondre aux questions suivantes :
- Qu’est-ce que le transhumanisme ?
- Quelles sont les différences entre des lunettes et des implants neurologiques ? Où s’arrêtent les soins « classiques » et où commence l’homme augmenté ?
- Pourquoi parlez-vous des humains comme des « chimpanzés du futur » ?
- Pourquoi vous opposez-vous à ces « progrès », comme les tenants de ces technologies les nomment ?
- Est-ce que le transhumanisme est acceptable par la population ? Est-elle au courant de ce qui se trame actuellement ?

Pour lire le texte : infogm144_mars2017_PMO

Entretien avec la revue « Limite »

Voici un entretien avec la revue Limite (n° 6, avril 2017) sur la machination des hommes et du monde telle que chacun en fait désormais l’expérience dans tous les aspects de sa vie ; publique ou personnelle, individuelle ou collective, économique ou sociale.

C’est un lieu commun désormais que le remplacement des hommes par les machines, que ce soit dans la production ou la reproduction. On sait que pour rester à la hauteur des machines et garder notre place dans le monde-machine, les mécanocrates nous enjoignent de nous auto-machiner par implants, prothèses et ingénierie génétique : Adaptez-vous ou disparaissez comme les autres singes !

Mouvement scientifique, le darwinisme social a toujours employé les moyens de la science à la création d’une espèce supérieure destinée à dominer ou à éliminer les autres. Depuis plus d’un siècle, les inhumains ont donné à leur projet et activité toutes sortes de noms qu’ils jugeaient propres à séduire et à impressionner : « eugénisme », « viriculture », « aristogénie », « anthropotechnie », « sélectionnisme ». Aujourd’hui, ils se disent « transhumanistes » – ceux du moins qui ne se cachent pas derrière le manteau de la science, de la médecine et du progrès pour nous mettre devant le fait accompli.

Progrès, il y a eu. Nous étions des hommes vivant dans le monde. Nous voici bientôt des cyborgs fonctionnant dans leur technotope. Cela vous déplait ? « Soyez des hommes et vous n’aurez pas besoin de Déclaration des Droits de l’Homme ! » (Hölderlin)

Limite est une revue de jeunes écolo-catholiques dans la lignée d’Esprit et des personnalistes des années trente ; et plus particulièrement de Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, les précurseurs de l’écologie politique qui tentèrent vainement d’éveiller ce milieu à la critique radicale avant de poursuivre leur aventure en francs-tireurs libertaires.

On trouve la revue en librairie (112 pages, 10 €) ou chez l’éditeur :

Limite,
10 rue Charles Divry 75014 Paris
http://revuelimite.fr/
redaction(at)revuelimite.fr

Pour lire l’entretien : Entretien avec Limite

Un soir à Mirepoix : compte-rendu d’un débat sur « Technologie, technocratie, transhumanisme »

Nous sommes souvent conviés à des réunions-débats organisés par des « cafés citoyens », des librairies, salons du livre, ciné-clubs et autres groupes politiques, syndicaux ou associatifs. On le sait peu mais partout en France, une myriade de lieux et de comités animent une réflexion et une discussion perpétuelles sur l’état des choses et les moyens d’y remédier.
Chacune de ces rencontres offre un caractère particulier. Certaines durent tard dans la nuit, avec des échanges denses et nourris. D’autres revêtent plutôt un caractère d’initiation pour ceux qui y participent.

L’ami qui nous a invités à Mirepoix le 18 juillet dernier a eu l’idée de transcrire les propos tenus ce soir-là, en plein air, sous la halle du village (merci Georges). L’intérêt de cette transcription, brute mais fidèle (avec des notes de transcription utiles et discrètes), c’est de permettre aux participants de revenir sur ce qui s’est dit, d’y réfléchir, de creuser par eux-mêmes et avec ceux qui n’étaient pas là. Chaque débat de ce type devrait donner lieu à une transcription semblable et circuler à l’intérieur du groupe organisateur et de groupe à groupe, afin de stimuler la discussion et d’élever le niveau de conscience collective. Cela se faisait au XIXe siècle dans le mouvement ouvrier, où les réunions donnaient lieu à une circulation de comptes-rendus.
Puisse cet exemple être suivi lors des innombrables réunions-débats à venir. Cela aidera les intervenants à ne pas se répéter et les auditeurs à les pousser plus avant dans leurs exposés.

Pour lire la transcription : Un soir à Mirepoix

Entretien avec « Terre à Terre » (France Culture)

Voici un entretien avec Ruth Stégassy, productrice de « Terre à Terre », la seule émission d’écologie politique du groupe Radio France, soigneusement dissimulée chaque samedi dans la case de 7 à 8 heures du matin : http://www.franceculture.fr/emissions/terre-terre/transhumanisme-0

Cet entretien revient sur le transhumanisme et le capitalisme technologique, tels que notre activité d’enquête critique à partir de Grenoble nous a permis de les repérer, de les analyser et de les dénoncer depuis quinze ans.

L’entretien radiophonique n’est pas notre exercice favori. Au malaise d’être en représentation s’ajoute la crainte de mal dire – inévitable dans un échange de vive voix. Au micro, il faut dire juste et vite ; les longueurs et les repentirs ennuient les auditeurs. On a fait de notre mieux. Cependant, l’auditeur insatisfait pourra également lire Machines arrières ! (des chances et des voies d’un soulèvement vital), le texte qui a suscité cette rencontre.

Entretien avec « La Spirale » (2004)

Documents.

par Pièces et main d’œuvre

En rangeant nos affaires, nous avons retrouvé un entretien de 2004, avec le site « La Spirale » (« An e-zine for the digital mutants »). C’est la dernière fois que nous avons jugé utile de discuter avec des techno-maniaques. A relire maintenant ces propos, et à voir tout le développement subséquent des nanotechnologies, des neurotechnologies, de la biologie de synthèse, des technologies convergentes et du cyber-gouvernement, on ne peut s’empêcher de s’exclamer : « On vous l’avait bien dit ». Particulièrement savoureuse avec le temps, la question de la toxicité des nanoparticules que nous affirmions dès lors, et qui depuis deux ans est une vérité officielle (Cf
« Les nanoparticules, c’est bon pour la société de contrainte »).

En ce temps-là, nous nous disions « Simples citoyens ». Nous ne le faisons plus, de toute façon, on ne nous croirait pas. Maintenant, nous nous contentons d’être des animaux politiques.

***

PIECES ET MAIN D’OEUVRE

Entre Bill Joy, co-fondateur de Sun Microsystem et auteur d’un article inquiétant sur les développements de l’intelligence articificielle dans le magazine Wired, et José Bové, égérie moustachue de l’altermondialisme, les anonymes grenoblois de Pièces et main d’œuvre s’interrogent sur les effets réels des récents développements en matière de micro et nanotechnologie. Et si l’infiniment petit devenait une menace pour notre environnement et notre santé ? Comme ils le disent eux-mêmes : « Faites circuler, il y a tout à faire ! »

Propos recueillis par Frédéric Audran.

Pouvez-vous nous présenter votre collectif. Et nous dire qui le constitue précisément ? Il semblerait qu’il soit principalement constitué de scientifiques grenoblois ? L’anonymat est-il indispensable à votre démarche ?

Pour répondre à votre question sur l’anonymat, notre position en quelques mots :

Il y a l’Autorité (journalistes, scientifiques, experts et politiciens) et il y a les simples citoyens. Les premiers n’ont jamais trop de publicité. Les journalistes font du « copier-coller » avec des dossiers de presse et les signent. Plus ils signent, plus ils se font connaître et gagnent de l’argent. On sait que le mot d’ordre chez les scientifiques, c’est « publish ou perish ». Plus un chercheur a de publications, plus il a de prestige et de crédits pour son laboratoire. Quant aux politiciens, leur obsession publicitaire sert leurs ambitions électorales et leur appétit de pouvoir.

Vous aurez compris qu’en agissant à titre de simples citoyens, nous signifions notre absence d’ambition et de volonté de nous constituer en autorités. Nous ne sommes pas en compétition avec elles. Nous les récusons simplement. C’est aussi une des raisons pour lesquelles nous n’avons pas constitué d’association. Dans une ville comme Grenoble, dès que deux personnes en rencontrent une troisième, elles fondent une association, puis elles déposent un dossier de demande de subvention, puis elles parlent au nom « des gens ». Pratiquement, on est sommé de faire partie d’une « association » pour avoir droit au peu de parole que nous laissent les autorités.

Nous sommes « des gens ». Des anonymes. Et nous ne laissons à personne le soin de parler à notre place.

Enfin, nous voulions que nos textes soient lus pour eux mêmes, et que leur réception ne soit pas polluée, dans un sens ou dans l’autre, par la personnalité et la signature de leurs auteurs. Cela dit rassurez-vous, nous sommes discrets mais pas clandestins !

Je comprends votre démarche mais pourquoi ne pas signer de vos noms et prénoms de citoyens ?

Comme nous l’avons déjà dit, nous voulons que nos textes soient jugés sur leurs propres mérites, et non sur leurs signatures. Au lecteur de vérifier nos sources (que nous livrons), et nos assertions. Toutes signatures de noms propres déplaceraient immédiatement la discussion sur les personnalités des signataires. Le seul « poids » que nous visions est celui de la parole livrée. Une fois encore nous pensons que le titre de simple citoyen doit suffire pour avoir droit à l’attention dans le débat public. Ce que nous tâchons de démontrer.

Il semblerait que certains d’entre vous soient issus des milieux scientifiques. Vos textes sont particulièrement bien argumentés et votre site foisonne d’informations. Pouvez-vous justement nous expliquer ce qui a amené à sa création ? Il y a bien eu des « rencontres » au préalable ?

Le site a été créé pour servir de base de données sur la critique des techno-sciences grenobloises, en rassemblant les textes rédigés et distribués à l’occasion de conférences, débats publics et autres occasions. Il réunit des contributions diverses mais s’appuie surtout sur un travail d’enquête et de documentation. Du journalisme sauvage, en somme.

Rentrons dans le vif du sujet. On a beaucoup glosé autour des nanotechnologies, qui sont selon certains censées sauver l’humanité de la famine, de la pauvreté, etc. Selon Libération (daté du 25/09), « les nanoparticules n’appartiennent plus à un futur proche ou éloigné, elles sont déjà répandues dans les processus de fabrication de certains produits. Certaines, à base d’oxyde de titane, entrent depuis longtemps dans la composition de crèmes solaires, d’autres, en silice, composent les pneus des voitures. » Il semblerait pourtant que nous soyons encore loin des nanorobots. N’y a-t-il pas eu une surenchère (nourrie surtout sur le web) à propos des possibilités que peuvent offrir les nanotechnologies ?

Le « bluff technologique » (Jacques Ellul), se reproduit à chaque étape de la technification du monde. Atome, informatique, etc. Les nanotechnologies, avatar le plus récent de cette technification, reproduisent évidemment pour partie le bluff. Certains observateurs, et même de jeunes chercheurs du CEA, nous confient sous le manteau « qu’il n’ y a rien de nouveau », « que tout ça, c’est juste une façon pour le CEA de Grenoble de pomper du fric, d’avoir des labos, des crédits, des contrats », en somme d’entretenir cet appareil « d’ingénieurs, de cadres et de techniciens » dans un luxe relatif. Une opération aux limites du poujadisme. Cette vision n’est pas entièrement fausse, mais très partielle. Si pour l’essentiel, les nanotechnologies restent confinées au laboratoire, on voit déjà toutes sortes d’applications industrielles apparaître ça et là (et même chez DGTEC, à Grenoble). Voyez à ce sujet le n°1 de « Aujourd’hui Le Nanomonde ».

Clairement le système n’investit pas les sommes colossales qu’il investit dans les nanotechnologies, simplement pour brûler du capital et entretenir des parasites. Les stratèges industriels ont de la suite dans les idées. Ils planifient à dix ou vingt ans, ce qui peut sembler long à l’échelle humaine mais qui est ridiculement court à l’échelle historique.

Sur Pmo.erreur404.org (NDR : piecesetmaindoeuvre.com), vous pointez à plusieurs reprises des risques possibles et imminents qui, à l’instar des OGM, ne seraient pas pris en compte par la recherche. Vous parlez notamment d’études non publiées à propos de « nanoparticules qui peuvent facilement être absorbées par des vers de terre, entrant ainsi dans la chaîne alimentaire et pouvant ultérieurement atteindre l’être humain », dont la dangerosité pour la santé de l’homme resterait à déterminer. Dans ce cas, pourquoi rien n’est fait et pourquoi ces études ne sont-elles pas publiées ?

Des études sur la toxicité des nanotubes de carbone ont été menées par des chercheurs du Jonhson Space Center de la NASA et de l’Université de médecine de Houston (Texas) notamment. Leurs résultats sont rapportés par Mae-Wan Ho, de l’Institute of Science in Society. « Alarmant », dit Mae-Wan Ho.

Par ailleurs des chercheurs canadiens publient à l’Institute of Physics de Toronto un rapport intitulé « Mind the gap : science and ethics in nanotechnology », dans lequel ils s’alarment du manque d’études consacrées aux aspects éthiques, sociaux et légaux de ces nouvelles technologies. « Les nanotechnologies progressent rapidement. Les avancées auront un impact énorme sur des domaines comme les matériaux, l’électronique ou la médecine. Malgré l’impact potentiel des nanotechnologies et l’abondance de leurs financements, nos recherches ont révélé un manque de publications sérieuses sur leurs implications éthiques, légales et sociales. Alors que la science avance à grands pas, l’éthique reste en arrière. »

C’est toujours le même scénario : au nom de la croissance et de l’emploi on développe des technologies sans étudier leurs conséquences pour la santé, l’environnement, ni sur le contrôle social et les utilisations militaires. Ou on étouffe délibérément les études qui gênent, comme celle d’Armad Pusztaï, ce chercheur britannique évincé pour avoir révélé la toxicité des pommes de terre OGM sur des rats.

Qu’en est il du risque « écophagique » décrit par Michael Crichton dans son dernier best-seller « Prey » ? Et pouvez-vous en rappeler le principe auto-réplicatif ? On nage en pleine science-fiction, bien le débat ne soit pas encore tranché (cf. http://www.foresight.org/NanoRev/Letter.html) ? Qu’en est-il exactement ?

« Exactement », nous n’en savons pas plus que vous. Le risque d’ »écophagie » décrit par les nanotechnologues eux-mêmes, c’est la consommation de tout le carbone terrestre par des nanorobots dont l’auto-réplication est fondée sur la chimie du carbone. Une variante de l’ »apprenti-sorcier », le dessin animé de Walt Disney. Pour les spécialistes, ce risque est « non-nul ». C’est-à-dire comme en langue de bois que le-risque-zéro-n’existe-pas. En l’occurrence, il ne s’agirait pas d’un « risque majeur » (type Seveso ou Tchernobyl), mais du risque final. De l’extinction de toute vie sur terre. Mais qui est ce « on » qui pense nager dans la SF ? Le problème de la SF, c’est un peu celui de « Pierre et le loup ». Ses intuitions et ses mises en garde, très souvent correctes sont minées par leur forme artistique et divertissante, ainsi que par leur précocité. Ainsi quand on en arrive à la SR (Science Réalité ?) et aux nécrotechnologies, les services de communication du système ont beau jeu de renvoyer les critiques à « la science fiction ».

Vous évoquez sur votre site la Nanobusiness Alliance, une structure basée à New York qui représente plus de 250 compagnies américaines travaillant sur les nanotechnologies. Cette structure serait en train de former un groupe de travail sur les problèmes environnementaux et les problèmes de santé concernant les produits nanoscopiques en réponse aux spéculations croissantes sur les dangers de ceux-ci – dixit encore une fois votre site. Lorsqu’on réalise les sommes englouties dans la recherche dans ce domaine, pensez-vous qu’un tel groupe puisse freiner les choses en cas de risque majeur établi ?

Si l’on considère les précédents du nucléaire et des OGM, pas le moins du monde. Ces comités d’ »auto-régulation », issus du champ de recherches lui-même, sont des contre-feux pour empêcher que l’état ou le public se mêlent de ce qui les regardent.
Souvenez-vous de la conférence d’Asilomar en 1975 : 140 scientifiques se réunissent pour régler la question des risques du génie génétique. Officiellement il s’agit d’anticiper les accidents, de faire de la « prévention » : on présente ça comme la première action d’auto-régulation des scientifiques. En réalité les chercheurs sont surtout pressés de reprendre leurs travaux laissés en jachère et de tenir le public et les gouvernements à l’écart de leurs recherches. Aucun scientifique dissident n’est invité à cette conférence qui compte des représentants de l’industrie pharmaceutique.

Beaucoup d’incertitude plane encore dans ce domaine et nombreux sont les scientifiques qui fustigent la paranoïa des altermondialistes qui, comme c’est le cas pour les OGM, essaient par tous les moyens d’alerter les opinions publiques. Est-ce que vous vous sentez visés ?

Nous nous opposons aux scientifiques qui croient résoudre des problèmes politiques par des réponses techniques. Il n’est pas question de « paranoïa » mais de remise en question politique. S’opposer aux OGM et aux nanotechnologies, c’est s’opposer au monde qui les produit, un monde « hors sol » entièrement voué à la croissance. Nous sommes des objecteurs de conScience.

Votre démarche s’inscrit aussi dans un cadre plus global puisque vous fustigez la croissance économique à tout prix. Vous prônez la décroissance, celle qui ne justifie pas les gaspillages hallucinants en terme de ressources énergétiques consacrées aux « nécrotechnologies » dans la région de Grenoble – en particulier cet été pendant la canicule où malgré les restrictions en matière d’eau, le pole Minatec fût miraculeusement épargné.
Est-ce que vous vous sentez proches justement de ces mouvements pro-environnementaux et altermondialistes ? D’autre part, comment expliquez-vous le silence des verts à Grenoble ?

Une précision : le pôle Minatec n’est pas encore construit. Mais toute l’industrie des micro et nanotechnologies a en effet pompé des litres d’eau durant l’été dernier dans la région grenobloise (notamment Crolles 2, le complexe de STMicroelectronics / Philips / Motorola). Les « mouvements pro-environnementaux et altermondialistes », c’est trop flou comme appellation ! Mais nous partageons les idées de ceux qui militent pour la décroissance (voir les références sur Pièces et main d’œuvre.com et le site Décroissance.org).
Quant au silence des Verts grenoblois, il s’explique en partie parce que, comme partout dans la technopole des Alpes, les Verts ont dans leurs rangs des chercheurs et des responsables de labos impliqués dans le développement des nécrotechnologies. Et parce que les Verts en général préfèrent gérer les nuisances plutôt que les supprimer. Ils ont une approche technique plutôt que politique des affaires publiques. Et puis ils sont de toutes façons prisonniers de leurs alliances avec les nucléocrates du PS dont, à toutes fins pratiques, ils ne constituent plus qu’un courant parmi d’autres.

Vous expliquez que l’armée a investi dans le pôle Minatec à Grenoble. Pouvez vous rappeler rapidement à nos lecteurs quel est l’objectif de ce pôle ? Quand sera-t-il opérationnel concrètement ?

Minatec doit ouvrir à Grenoble en 2005. Ce centre sera le plus important en Europe consacré aux nanotechnologies : 60 000 m2, 4500 ingénieurs, professeurs, étudiants. Plus de 150 millions d’euros d’investissement, dont 127 millions de fonds publics. Minatec est la pièce centrale d’un vaste dispositif qui comprend le complexe de Crolles 2 (voir plus haut), Nanotec 300, NanoBio et de nombreuses start-ups. Derrière tout ça, on retrouve le Commissariat à l’Energie Atomique (voir « Enquête sur une capitale high-tech » sur notre site).

En octobre 2002 la Délégation Générale pour l’Armement (DGA) et le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA) ont signé une « déclaration d’intention pour une coopération active dans le domaine des composants électroniques », plus particulièrement au sein de Minatec. Objectif : « satisfaire les besoins de la défense pour la veille technologique, l’accès aux technologies civiles les plus avancées et l’acquisition de technologies spécifiques ». La DGA aura accès à l’observatoire des micro et nanotechnologies et à l’IDEAS LAB, une « structure de réflexion sur les applications des technologies, pour la veille à court et moyen terme, et l’évaluation de la menace ». Elle sera associée aux orientations de Minatec, participera au choix des sujets de thèses, aux groupes de réflexion sur l’élaboration des programmes du CEA-LETI et cofinancera certains des programmes de recherche retenus. L’alliance recherche-industrie-armée est une vieille tradition grenobloise, depuis la guerre de 1914 jusqu’aux recherches actuelles sur les infrarouges et les nanotechnologies.

Que peut attendre l’armée des « nanosciences » ? Crichton évoque des micro caméras intraçables et dans le domaine, on a déjà ça (voir l’article sur le micro-robot sur le site d’Epson). Peut-on craindre des armes nécrotechnologiques, qui préfigureraient de nouvelles modalités guerrières ?

Les partenariats entre l’armée et les centres de recherches comme Minatec ou le CEA prouvent l’intérêt des militaires pour les microtechnologies et les nanotechnologies. Toute technologie est duale : elle sert le civil comme le militaire. Voyez le programme de la journée « Science et Défense » organisées lors des Rencontres Minatec 2001 sur le site Minatec.com (protection contre les environnements agressifs, discrétion, senseurs, têtes militaires, applications aux navires, aéronefs, véhicules terrestres, aux armes NBC, aux « systèmes du combattant », aux drones, etc.). Voyez aussi le n°6-7 de « Aujourd’hui Le Nanomonde ».

On peut aussi envisager que nos gouvernements décident pour des raisons de sécurité ou médicale de nous implanter ça (voir https://gvsregistry.4verichip.com/index.htm) afin de nous tracer sans difficultés. C’est carrément Big Brother versus Le meilleur des mondes. Est ce un processus inéluctable selon vous ? Descendre dans la rue suffira-t-il à stopper la machine ?

Les seules batailles perdues d’avance sont celles qu’on ne livre pas. A part ça, on ignore ce qui « suffirait à stopper la machine », et si même c’est possible. Mais chacun pour soi doit décider de son degré de soumission, d’attentisme ou de résistance.

Un article issu d’un magazine pro-nanotechnologies pointe du doigt la difficulté qu’ont les médias à retranscrire fidèlement la complexité des problèmes liés à ce genre de technologies. On tombe facilement dans le piège de la surenchère et de la paranoïa. Depuis le début de cet entretien, nous avons déjà évoqué des thèmes choquants et des scénarios cauchemardesques. Ne prend-on pas le risque d’embrumer les esprits quant aux risques réels ? Comment voyez vous le rôle des média ? Quel devrait-il être ?

Quels comportements aurait-on dû attendre au sujet de la vache folle ? Le nuage de Tchernobyl « arrêté aux frontières », le prion « intransmissible à l’homme », les pesticides « inoffensifs », l’amiante déclarée « sans danger » par l’Académie de Médecine : Qui embrume les esprits ?
La complexité des sujets scientifiques est un prétexte servant à confisquer la décision au profit des « experts ». Encore une fois la question n’est ni scientifique, ni technique. Elle est politique, donc du ressort de tous. Les médias devraient TOUT dire, par exemple expliquer que les gens ont plusieurs casquettes (les scientifiques liés aux industries, les élus issus du CEA, etc.). Pour l’heure, à de rarissimes exceptions près, ils constituent simplement le service de propagandes des nécrotechnologies.

Pour conclure, dans un autre article captivant, vous décrivez l’action de l’Ideas Lab (voir « Aujourd’hui le nanomonde » n°3) au service du pôle Minatec et des nécrotechnologies. Je vous cite : « Ce laboratoire d’idées (a été) créé en 2002 par le CEA/LETI, STMicroelectronics, France Telecom R&D et Hewlett Packard Labs pour concevoir des objets communicants et leurs services associés. (…) Dans le monde d’IDEAs Lab et de Minatec, on ne répond pas à d’éventuels besoins de la population, on développe d’abord une technologie qui peut rapporter gros et on tente d’en créer le besoin parmi la population ». Vous effectuez notamment une comparaison avec les téléphones portables. Indiscutablement, ils parasitent et cadenassent certains, persuadés de ne plus pouvoir vivre sans eux. L’inverse est aussi vrai : nombreux sont ceux qui maîtrisent leur usage et qui leur trouvent une réelle utilité…

On trouve toujours une utilité aux objets à posteriori, c’est le « comment j’ai fait pour m’en passer ? » que la pub martèle à longueur de journée. Et si on répondait à la question une fois, pour voir ? Quand on baigne dans l’eau, on est mouillé. Quand on baigne dans la société technicienne, il est effectivement plus commode d’en appliquer les us et coutumes, sous peine de se marginaliser et de se cogner sans cesse à la réalité sociale. C’est d’autant plus vrai qu’il reste de moins en moins « d’ailleurs » (en Ardèche ou dans les îles), où se réfugier. Il n’ y a plus d’en-dehors.

Pour conclure, vous rejetez en bloc tout ce qui affère aux nanotechnologies. N’avez vous pas une minuscule lueur d’espoir qu’effectivement cette science puisse permettre à l’homme de « corriger ses erreurs » ?
En fait je crois avoir trouvé la réponse en vous lisant : « On ne peut matériellement poursuivre une croissance infinie dans un monde fini. L’épuisement des ressources et l’accumulation des déchets, directement proportionnels au taux de croissance, sont des contraintes que nos « inventeurs du futur » feignent d’ignorer. Ou croient pouvoir dominer grâce à la course à l’innovation – chacune générant de nouvelles nuisances en prétendant corriger celles de la précédente. (…) Comme les accidents automobiles, qui contribuent à l’augmentation du PNB (garagistes, assurances, santé, pompes funèbres, constructeurs, etc.), les investissements dans les micro et nanotechnologies sont bons pour la Croissance. Certes ils engloutissent les crédits, ils « révolutionnent notre quotidien » sans nous demander notre avis, ils détruisent l’environnement, la vie sociale, la liberté individuelle, ils nous menacent de catastrophes, mais puisque c’est pour le « progrès de l’humanité », qu’attendons-nous pour leur attribuer des « significations d’usage positives » ? »

Mazette, qu’attendons-nous pour disparaître volontairement comme les partisans de l’extinction volontaire de la race humaine (voir l’interview de Les U. Knight, figure de proue du Voluntary Human Extinction Movement dans la Spirale).

Curieuse interprétation ! Loin d’en appeler à la disparition volontaire, le texte que vous citez dit exactement l’inverse : c’est le monde tel qu’il va aujourd’hui qui nous semble conduire, sinon à l’extinction de l’espèce humaine, au moins à son automatisation, à laquelle nous objectons. Ce qui est mortifère, c’est la fuite en avant des techno-sciences et de la consommation. Ceci dit, une réduction de la population via le contrôle des naissances est une condition nécessaire quoique non-suffisante, à l’allégement de la pression sur les ressources, et donc à la survie de l’humanité.

Retrouvez ce collectif d’anonymes technologiquement défiants sur Pièces & main d’oeuvre, leur site de bricolage pour la construction d’un esprit critique grenoblois.

Source : http://www.laspirale.org/texte.php?id=85

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