Parution du n°1 de « La Gueule ouverte »

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par Pierre Fournier

Tout le monde s’alarme de la fin du monde. Voici cinq ans déjà, au moins depuis la Marée noire du Torrey Canyon (1967), que le mot de « pollution » envahit les medias, les esprits et les conversations. Les signes de cette fin du monde, maintenant qu’on les a détectés et nommés, se multiplient, s’intensifient et font système. Un même ordre caché apparaît soudain, qui relie Le Printemps silencieux – la disparition des oiseaux ; les catastrophes technologiques comme celle de Feysin et du « couloir de la chimie » (1966) ; la dégradation générale du monde et la hantise d’un épuisement des « matières premières ».
Les « écologistes », une espèce nouvelle de prophètes révolutionnaires, ont fait sensation avec leurs processions anti-nucléaires de Fessenheim (avril 1971), et du Bugey (juillet 1971).
Tous les docteurs politiques, économiques et scientifiques, scrutent ces signes du temps, publient leurs diagnostics et leurs prescriptions. Une vingtaine de livres en un an. La cause de cette maladie – comme de toute maladie – pour les communistes, maoïstes, trotskystes, anarchistes et situationnistes, c’est le capitalisme. (Cf. La Marée verte et ses épaves ). Les féministes ont alors des choses plus urgentes à faire que de se pencher sur la fin du monde. On sait depuis que tous les maux, selon leurs plus sagaces spécialistes, relèvent en fait de l’androcène, de l’homme et du patriarcat. (Cf. Françoise d’Eaubonne à Grenoble )

De son côté l’Etat crée en janvier 71 un « Ministère de la Protection de la nature et de l’Environnement », confié à Robert Poujade (1928 – 2020), afin de traiter cette sinistrose émergente. L’Onu, comme Guy Debord et Le Nouvel Observateur, déclarent la Terre en danger. Cent trente-deux nations se réunissent à son chevet, en juin 72, à Stockholm, pour examiner ses chances de survie. Dans leurs laboratoires du Massachusetts Institute of Technology, les technocrates du « club de Rome » financés par la Fondation Wolkswagen font tourner leurs ordinateurs depuis août 70 afin d’évaluer Les limites de la croissance et de formuler « le développement durable ». Leur rapport est publié à grand bruit en octobre 1972 : voici un demi-siècle (Editions Fayard). Traduit en trente langues, vendu à 30 millions d’exemplaires. La contre-révolution technologiste est en marche, elle a aujourd’hui le visage de Jean-Marc Jancovici et du Shift Project.

Mais la vérité de cet automne, et qui balaie toutes les élucubrations et falsifications industrielles, on la trouve dans le premier numéro de La Gueule ouverte, le journal qui annonce la fin du monde, paru un mois plus tard, et dont voici l’éditorial par Pierre Fournier.

Zut, on va encore répandre la sinistrose et l’éco-anxiété.

Pièces et main d’œuvre


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La Gueule ouverte n°1, novembre 1972

Premier et dernier éditorial

« Jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on n’a autant parlé de civilisation et de culture. »
Antonin Artaud

Voici un journal de plus. Et par la même occasion, un éditorial de plus.
Pourquoi un éditorial ? Parce qu’il faut bien expliquer pourquoi un journal. Grand-père raconte !
La Gueule ouverte est virtuellement née le 28 avril 1969. J’étais dessinateur et chroniqueur à Hara-Kiri Hebdo, payé pour faire de la subversion, et, dès le n°13, lassé de subvertir sur des thèmes à mes yeux rebattus, attendus, désamorcés d’avance. Prenant mon courage à deux mains, j’osai parler d’écologie à des « gauchistes ». (…) Nous étions alors quelques-uns à savoir qu’il y avait urgence, et que cette urgence consistait en ceci : faire coïncider la révolte instinctive, viscérale, de la jeunesse (que nous interprétions comme une révolte de LA VIE face aux artifices mortels de la collusion pouvoir-savoir) avec ce que nous pensions ÊTRE LA REALITE DES VRAIS PROBLEMES. Permettez que je me cite (sinon, tournez la page) :

« Pendant qu’on nous amuse avec des guerres et des révolutions qui s’engendrent les unes les autres en répétant toujours les mêmes choses, l’homme est en train, à force d’exploitation technologique incontrôlée, de rendre la terre inhabitable, non seulement pour lui mais pour toutes les formes de vie supérieures qui s’étaient jusqu’alors accommodées de sa présence. Le paradis concentrationnaire qui s’esquisse et que nous promettent ces cons de technocrates ne verra jamais le jour parce que leur ignorance et leur mépris des contingences biologiques le tueront dans l’œuf. La seule vraie question qui se pose n’est pas de savoir s’il sera supportable une fois né mais si, oui ou non, son avortement provoquera notre mort.
Bien que quelques fadas n’aient pas attendu l’aurore du siècle pour la concevoir, cette idée est si neuve, et nous sommes depuis la maternelle si bien conditionnés dans l’autre sens, que presque personne encore ne l’a vraiment comprise. Surtout pas les distingués académiciens qui tous les 28 jours, sur un ton désabusé mais élégant, nous emmènent faire un tour sur la vieille balançoire intellectuelle du progrès, avec son avers et son revers. C’est trop monstrueux pour qu’on puisse y croire. Les gens sont comme ça, plus bêtes que les bœufs qui, conduits à l’abattoir, profitent de la première occase pour s’échapper. C’est pourquoi la catastrophe, beaucoup plus proche que vous n’imaginez, ne peut être évitée que par une réforme des habitudes mentales plus radicales encore que celle jadis opérée par les rédacteurs de la Grande Encyclopédie. (…)
Au mois de mai 68, on a cru un instant que les gens allaient devenir intelligents, se mettre à poser des questions, cesser d’avoir honte de leur singularité, cesser de s’en remettre aux spécialistes pour penser à leur place. Et puis la Révolution, renonçant à devenir une Renaissance, est retombée dans l’ornière classique des vieux slogans, s’est faite, sous prétexte d’efficacité, aussi intolérante et bornée que ses adversaires, c’est aux Chinois de donner l’exemple, moi j’achète l’évangile selon Mao et je suis. (…)
Non, je n’étais pas seul, loin de là, mais j’étais seul à disposer d’un gueulophone avec toute liberté de m’en servir. Pour conduire à son terme cette nécessaire rencontre du gauchisme et de l’écologie, la faire déboucher sur le dépassement et le renouvellement, à la fois de l’écologie et du gauchisme, j’avais une tribune dans « le seul journal parisien (dixit Wolinski) dont le rédacteur en chef ne soit pas un pourri ». (…)
C’est ainsi que Hara-Kiri-Charlie-Hebdo, qui n’était pas seulement le prolongement hebdomadaire de Hara-Kiri mais, j’en suis sûr, le seul prolongement historique authentique du grand éclat de rire libérateur de mai 68, devint, bon an mal an, le porte-voix français – disons européen, car le phénomène est unique – de la nouvelle gauche écologique. » (Hara-Kiri n°13, 28 avril 1969)

« Défendre la nature sur tous les fronts est une chose malaisée car on se heurte à l’indifférence, à l’ignorance, au scepticisme, et surtout l’on a contre soi, plus ou moins ouvertement, tous ceux qui donnent aux convoitises personnelles le pas sur l’intérêt commun, tous ceux qui, prêts à compromettre le futur pour un avantage immédiat, ne font pas objection au déluge pourvu qu’ils ne soient plus là pour y assister. » Jean Rostand.

Gueuler ne suffisait pas. Très vite des lecteurs m ‘écrivirent pour m’enjoindre de fonder, et plus vite que ça, un « parti rousseauiste » destiné à « regrouper les marginaux ». Les marginaux – comme ils ont raison – n’ayant pas envie d’être regroupés, et surtout pas au sein d’un parti, quel que soit son isme, il y avait sans doute mieux à faire.
Un matin d’avril 71, un emmerdeur (je ne croyais pas si bien dire) vint me rendre visite, en voisin, dans ma résidence de Leyment (Ain). Pédago à la barbe de prophète, gauchiste revenu du gauchisme, nostalgique de Mai 68, assez mal dans sa peau et tout seul dans son trou, il me proposa de mener une action contre l’usine atomique de Saint-Vulbas (Ain) dite Bugey1 (et rendue célèbre par nos soins : certains ont fini par croire qu’elle s’appelait « Bugey-Cobayes » !). celle-ci devait diverger dans 6 mois, il nous restait 6 mois pour empêcher ça.
En Alsace, les gens du Comité pour la sauvegarde de Fessenheim et de la plaine du Rhin, conduits à la bataille par Esther Davis, épouse du « citoyen du monde » Garry Davis, menaient une lutte solitaire et désespérée contre l’implantation d’une centrale nucléaire sur les bords du fleuve international. « Survivre » et « les Amis de la Terre » les aidaient de leur mieux. Soutenu par un battage intensif dans Charlie Hebdo, le comité « Bugey-Cobayes » prit le relais.
Le succès dépassant toutes nos espérances, 15 000 jeunes et moins jeunes, venus de la France entière et parfois de l’étranger, se rassemblèrent le 10 juillet, pour une « grande marche pacifique, non violente et joyeuse », face à l’usine atomique. Les médias furent contraints de faire écho. La contestation écologique franchissant l’Atlantique avec à peine un peu de retard sur les capitaux de Westinghouse, faisait son entrée dans la conscience française. Je parle de la vraie conscience écologique, la non-récupération (et moins que jamais récupérée à ce jour, n’en déplaise aux semeurs de confusion). Bugey 01, la grande fête à Bugey, fut un révélateur. Elle reste pour beaucoup un souvenir inoubliable. Tout, avec le recul du temps, nous semble avoir concouru à la réussite ; l’ordre et le désordre, le refus des discours, le refus de la violence et le refus du spectacle, le nudisme ingénu, le partage et la rencontre. Tout y était en germe.
Les « anciens combattants de Bugey » ont porté, aux quatre coins de l’Hexagone et au-delà, sous la bonne parole écologique, le ferment d’une civilisation nouvelle, à la juste mesure de l’homme libre, qui substituera, aux structure mécaniques, leur contenu vivant. (…)
Si, à compter de leur participation aux manifs de Bugey-Cobayes, rien ne pouvait plus être pareil pour beaucoup de gens, cela était encore plus vrai pour les organisateurs desdites manifs. Quand, rendant à Emile, qui m’avait embarqué dans l’aventure Bugey, la monnaie de sa pièce, je l’ai embarqué dans l’aventure du « journal écologique », il n’a pas résisté. On ne résiste pas, n’est-ce pas, à l’incarnation du Destin dans l’Histoire.
Après Bugey, mes dix pages hebdomadaires ne pouvaient suffire. Le noyautage de la grande presse ayant abouti au peu de résultats escomptés, les petits journaux écologiques, dont la valeur est grande mais les moyens dérisoires, se sont multipliés.
En tentant aujourd’hui, sans garantie de réussite, de donner à la contestation écologique, grâce au soutien logistique des francs-tireurs de l’équipe Hara-Kiri, une tribune plus spécifique et si possible aussi efficace que Charlie Hebdo, nous n’avons pas la prétention de concurrencer les autres feuilles écologiques, au contraire. Nous sommes conscients qu’un journal est une solution de compromis et qu’il risque, du seul fait qu’il existe, de démobiliser.
Nous sommes conscients des contradictions quotidiennes dans lesquelles nous enfonce le journalisme professionnel. Et nous savons bien que faire un journal dans une mairie de campagne désaffectée, encouragé par le hennissement sympathique du cheval du voisin, n’est pas une garantie d’honnêteté suffisante. Nous avons dû, englués que nous étions dans les problèmes matériels que pose un tout relatif « retour à la terre », nous secouer pour nous mettre au travail. Nous nous sentions ridiculement faibles, face au rouleau compresseur du capitalisme emballé… la tentation était telle de se consacrer, enfin, à vivre de cette vie que nous côtoyons, de couper notre bois, de faire notre pain, de retourner à l’homme des bois… LA VIE est là, tout prés. A peine sorti le premier numéro, voici que nous assaille la tentation de tout remettre en cause, de pousser plus loin, aussi loin que d’autres, un désengagement dont nous savons bien qu’il se fera toujours plus exigeant : la disproportion des forces en présence impose, à qui refuse l’inéluctable, une radicalité sans cesse plus affirmée. Mais se faire plus radical que la situation actuelle ne l’exige, c’est encore un piège dans lequel nous ne voulons pas tomber.
Vous aurez compris que, si ce journal ne se veut rien de plus qu’un journal, ni sa forme ni ses objectifs ne sont pour autant fixés, qu’il est un canevas, un prétexte, une base de départ et d’aventure. Nous ne savons pas où nous allons.

Pierre Fournier (1937-1973)

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Pour en savoir plus sur Pierre Fournier et La Gueule ouverte, lire :
 La Marée verte et ses épaves, chapitres 1 et 2
 Notre Bibliothèque Verte, notice 28/29 et le volume 2 du livre éponyme de Renaud Garcia, paru chez Service compris en février 2022.

Et bien sûr :
Fournier précurseur de l’écologie
Par Patrick Gominet et Danielle Fournier
Dessins et chroniques parus dans Hara-Kiri, Charlie Hebdo et La Gueule ouverte
2011, Les Cahiers dessinés